Lectures Méridiennes
Samedi 25 mai 2019

1. Les livres en partages

Ces femmes-là de Gérard Mordillat

Personne n’avait jamais entendu un tel rugissement. Personne n’avait jamais vu ça : les 

jeunes, les vieilles, les vierges, les prostituées, les amoureuses, les musulmanes, les 

Africaines, les Asiatiques, les échevelées, les tondues, les sévères, les robes rouges, les 

pantalons noirs, les beautés, les disgraciées, les en fauteuil, les béquillardes, les sirènes, les 

gorgones, les talons hauts, les chaussures basses, les myopes, les lunettes noires, les 

battues, les battantes, les voilées, les seins nus, les callipyges, les hurleuses, les timides, les 

grandes, les petites, les grosses dondons, les fils de fer, les roploplos, les œufs au plat, les révoltées, les rebelles, les révolutionnaires... 

Elles étaient le chaos, l’insurrection.

Nora Webster de Colm Toibin

Irlande, fin des années 1960. Nora, qui élève seule ses quatre enfants depuis la mort de son mari, tente de refaire sa vie sous l'oeil critique des habitants de la petite ville où elle vit depuis toujours. Opiniâtre et indocile, elle s'affranchit peu à peu des cancans et s'autorise de menues libertés : prendre des cours de chant, s'acheter une chaîne stéréo... La profondeur des émotions que soulève en elle la musique s'accorde au réveil de sa sensibilité et de sa personnalité.

Le récit de la renaissance de Nora dans une société irlandaise en pleine mutation est magistralement servi par une prose musicale, délicate et nuancée : " Ce sont les phrases renfermant de l'émotion qui m'intéressent, dit Colm Tóibín. À travers le rythme, il faut contenir l'émotion, la relâcher, la contenir, la relâcher. " Et derrière le portrait de Nora, c'est la vérité de sa mère qu'il tente d'atteindre. Il lui a fallu plus d'une décennie pour terminer ce livre, trop intimidant, trop personnel.

A la ligne : feuillets d’usine de Joseph Ponthus

"À la ligne" est le premier roman de Joseph Ponthus. C'est l'histoire d'un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons. Jour après jour, il inventorie avec une infinie précision les gestes du travail à la ligne, le bruit, la fatigue, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, la souffrance du corps. Ce qui le sauve, c'est qu'il a eu une autre vie. Il connaît les auteurs latins, il a vibré avec Dumas, il sait les poèmes d'Apollinaire et les chansons de Trenet. C'est sa victoire provisoire contre tout ce qui fait mal, tout ce qui aliène. Et, en allant à la ligne, on trouvera dans les blancs du texte la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l'odeur de la mer. 

Par la magie d'une écriture tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle, la vie ouvrière devient une odyssée où Ulysse combat des carcasses de boeufs et des tonnes de boulots comme autant de cyclopes.

Les gratitudes de Delphine de Vigan

« Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus, et ceux qui ressurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un mot. Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. Les confidences. 

Et la peur de mourir. 

Cela fait partie de mon métier.

Mais ce qui continue de m’étonner, ce qui me sidère même, ce qui encore aujourd’hui, après plus de dix ans de pratique, me coupe parfois littéralement le souffle, c'est la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s’efface pas. »

Michka est en train de perdre peu à peu l’usage de la parole. Autour d’elles, deux personnes se retrouvent : Marie, une jeune femme dont elle est très proche, et Jérôme, l’orthophoniste chargé de la suivre.

Le dernier fleuve d’Hélène Frappat

À travers l'épopée de deux jeunes frères solitaires aux origines mystérieuses, enfants sauvages littéralement surgis du paysage, et dans les plis d'un puissant et fantasmatique fleuve de fin du monde, une variation intemporelle autour d'Huckleberry Finn. Une fugue initiatique qui échappe à tous les genres qui l'irriguent : roman d'aventures, récit d'avant la nuit, fable écologique, parabole quasi-biblique, cauchemar fantastique... Un retour à l'innocence de la narration. L'enfance de l'art.

Le nouveau de Tracy Chevalier

Washington D.C., dans les années 1970. En six ans, c’est la quatrième fois qu’Osei, fils d’un diplomate ghanéen, découvre une nouvelle école. Tout heureux de rencontrer Dee, la fille la plus populaire de sa classe, il ne s’inquiète pas des manigances et de la jalousie de ceux qui voient d’un mauvais œil l’amitié entre un garçon noir et une jolie blonde.

Sémillante réécriture d’Othello dans une cour d’école de banlieue aux États-Unis, ce neuvième roman de l’auteure de La jeune fille à la perle dit à hauteur d’enfant la tragédie universelle du racisme et du harcèlement. Vertigineux et actuel.

L’explosion de la tortue d’Eric Chevillard

Les tortues de Floride élevées en aquarium ne sont pas tout à fait des cailloux. Elles ont donc besoin d’eau et de nourriture pour vivre. 

C’est ce que découvre le narrateur de cette histoire, de retour chez lui après un mois d’absence. Il croyait la sienne plus endurante, mais la carapace décalcifiée de la petite Phoebe se fend sous son pouce. Par ailleurs, alors qu’il s’employait à réhabiliter en la signant de son nom l’œuvre de Louis-Constantin Novat, écrivain ignoré du XIXe siècle, cette généreuse initiative se trouve soudain menacée. 

Or la forêt des mystères n’abrite pas que des crimes : les deux mésaventures pourraient bien être liées.

Les cigarettes égyptiennes de Waguih Ghali

Le Caire, années 1950. L'Égypte de Nasser est en pleine ébullition intellectuelle, et tente de se libérer de l'influence britannique. 

Ram, le héros des Cigarettes égyptiennes appartient à une jeunesse dorée qui continue, tant bien que mal, de mener la dolce vita dans les bars et les clubs que les Anglais ont laissés derrière eux. Produit d'une bonne éducation, membre d'une riche famille, il manque d'ambition. Sa vie se résume aux jeux qu'il partage avec ses compagnons ; tous ensemble, ils boivent leur héritage. Mais ses vrais amis appartiennent à un cercle différent : de jeunes étudiants égyptiens qui se livrent à des activités politiques dangereuses, quand ils ne se perdent pas en débat philosophiques passionnés. 

Partagé entre deux mondes, entre deux aspirations, Ram est à l'image de cette époque désabusée dont Waguih Ghali fait le portrait. Les Cigarettes égyptiennes met en lumière la crise existentielle de toute une génération.

La bibliothèque enchantée de Mohammad Rabie

Chaher, jeune fonctionnaire lettré s'ennuyant au ministère des ?Biens de mainmorte?, se voit confier une mission inhabituelle : rédiger un rapport sur une bibliothèque oubliée du Caire que l'État veut raser pour faire passer une nouvelle ligne de métro. Cette curieuse bâtisse labyrinthique précieusement gardée par une poignée de vieux intellectuels nihilistes et cyniques recèle plus d'un secret. Chaher devra les élucider, avec ou sans leur aide.

Le voyage du canapé-lit de Pierre Jourde

Mal aimée par une mère avare et dure, sa fille unique, à la mort de celle-ci, hérite d’un canapé-lit remarquablement laid. Elle charge ses deux fils et sa belle-fille de transporter la relique depuis la banlieue parisienne jusque dans la maison familiale d’Auvergne. Durant cette traversée de la France en camionnette, les trois convoyeurs échangent des souvenirs où d’autres objets, tout aussi dérisoires et encombrants que le canapé, occupent une place déterminante. 

À travers l’histoire du canapé et de ces objets, c’est toute l’histoire de la famille qui est racontée, mais aussi celle de la relation forte et conflictuelle entre les deux frères.

Un récit hilarant, parfois féroce dans la description des névroses familiales, plein de tendresse bourrue, de hargne réjouissante, d’érudition goguenarde.

Personne n’a peur des gens qui sourient de Véronique Ovaldé

Gloria a choisi ce jour de juin pour partir. Elle file récupérer ses filles à l'école et les embarque sans préavis pour un long voyage. Toutes trois quittent les rives de la Méditerranée en direction du Nord, la maison alsacienne dans la forêt de Kayserheim où Gloria, enfant, passait ses vacances. Pourquoi cette désertion soudaine ? Quelle menace fuit-elle ? Pour le savoir, il faudra revenir en arrière, dans les eaux troubles du passé, rencontrer Giovannangeli, qui l'a prise sous son aile à la disparition de son père, lever le voile sur la mort de Samuel, le père de ses enfants ? où était Gloria ce soir-là ? ?, et comprendre enfin quel rôle l'avocat Santini a pu jouer dans toute cette histoire. Jusqu'où peut-on protéger ses enfants ? Dans ce roman tendu à l'extrême, Véronique Ovaldé met en scène un fascinant personnage de mère dont l'inquiétude face au monde se mue en un implacable sang-froid pour l'affronter.

La plus précieuse des marchandises de Philippe Grimbert

Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron. Non non non non, rassurez-vous, ce n'est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. 

Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons... Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s'abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale. La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

La vie solide d’Arthur Lochmann

Arthur Lochmann a délaissé ses études de droit et de philosophie pour devenir charpentier. En apprenant le métier, il a découvert des gestes, des techniques et une pensée de la matière qui ont transformé son rapport au monde.

Ce récit d'apprentissage plein d'humilité entremêle souvenirs de chantiers et réflexions sur le corps, le savoir et le travail aujourd'hui. Avec une langue limpide et élégante, l'auteur montre comment la pratique de cet artisanat lui a donné des clés précieuses pour s'orienter dans une époque frénétique. Parce qu'apporter du soin à son travail, c'est déjà donner du sens à son action ; qu'apprendre et transmettre des savoirs anciens, c'est préserver un bien commun ; et que bien bâtir, c'est s'inscrire dans le temps long : la charpente est une éthique pour notre modernité.

2. Pré-Pré-pré sélection… pour le prix 2020

*Je suis Jeanne Hebuterne –Olivia Elkaim

* Le procès du cochon- Oscar Coop-Phame

*Partiellement nuageux- Antoine Choplin

*Né d’une femme –Franck Bouysse

3. Livres à découvrir (pour une éventuelle présélection prix 2020)

*Manifesto- Léonor de Recondo

Dans une chambre d’hôpital où même le lino, les murs et les draps ont mauvaise mine, elle accompagne son père en fin de vie brutale, après une opération qui s’est mal passée. Jamais longtemps, sur quelques pages, le temps de respirer à son chevet, le souffle court, la tête en chaos. Puis elle s’éclipse, laissant une parole imaginaire à l’homme qu’il était autrefois, doté d’un prénom de joie, meurtri de secrets pesants.

* Terres Fauves – Patrice Garcia

David McCae, écrivain new-yorkais en mal d'inspiration et citadin convaincu doit quitter Brooklyn pour l'Alaska dans le but de terminer les mémoires du gouverneur Kearny. Le politicien visant la réélection, il envoie son porte-plume étoffer l'ouvrage d'un chapitre élogieux : le célèbre alpiniste Dick Carlson, ami de longue date, aurait de belles choses à raconter sur leurs aventures. Direction Valdez pour David, vers le froid, les paysages sauvages et un territoire qui l'est tout autant. Plus adepte du lever de coude que de l'amabilité, l'alpiniste n'en est pas moins disert et David en apprend beaucoup. Trop. Devenu gênant, la violence des hommes, et celle d'une nature qui a préservé tous ses droits, va s'abattre sur lui et l'obligera à combattre ses démons pour survivre.Patrice Gain est né à Nantes en 1961. Professionnel de la montagne, ingénieur en environnement, les territoires d'altitude et les grands espaces l'attirent depuis toujours. Il est déjà l'auteur de deux romans aux éditions Le mot et le reste : La Naufragée du lac des Dents Blanches (Prix du pays du Mont-Blanc et Prix « Récit de l'Ailleurs » des lycéens de Saint-Pierre et Miquelon) et Denali.

* Mauvaise passe-  Clémentine Haenel

Mauvaise passe raconte une héroïne à la dérive, une femme qui perd pied devant la violence des hommes et l’indifférence des villes ; mais aussi l’espoir qui revient, éblouissant, comme le soleil du Nord.

* La bonne vie Matthieu Megevand

Regarder à se crever les yeux, à éclater le crâne avec les yeux de derrière les yeux, de derrière la tête. » L’homme qui écrit ces lignes tentera, toute sa courte vie durant, de voir. Né à Reims en 1907 et mort à 36 ans à Paris en 1943, le poète Roger Gilbert-Lecomte – que raconte ce roman – est le fondateur avec René Daumal, Roger Vailland et Robert Meyrat de la revue Le Grand Jeu. 

Au cœur de l’émulation artistique des années 1930, il côtoie André Breton, Arthur Adamov ou encore Antonin Artaud et poursuit, tout au long de sa vie, une quête existentielle et poétique acharnée, accompagnée de prises massives d’alcools et de drogues. La littérature est pour lui comme un moyen de dépassement de la condition humaine. 

Loin de l’image d’Épinal du poète maudit, Matthieu Mégevand met en scène la vie de Roger Gilbert-Lecomte en cherchant à approcher son point d’incandescence – c’est- à-dire le moment où l’existence ne se suffit plus, se dépasse, surchauffe, et où l’acte créateur surgit. Au final, un destin d’étoile filante et un roman à son image : éclatant, lumineux, profondément existentiel et qui défile à toute allure.

* Les billes de Puchinko- Elise Shua Dusapin

Claire passe l'été chez ses grands-parents à Tokyo. Son idée : convaincre son grand-père de quitter quelque temps le Pachinko qu'il gère ; aider sa grand-mère à mettre ses affaires en ordre ; et les emmener revoir leur Corée natale, où ils ne sont pas retournés depuis la guerre, il y a cinquante ans. Le temps de les décider à faire ce voyage, Claire s'occupe de Mieko, une petite japonaise à qui elle apprend le français.

Entre les cultures coréenne, nippone et européenne, voici l'entrée dans la trentaine d'une femme aux identités multiples : roman de filiation qui explore avec art les liens rongés par l'histoire, la naissance d'une affection pour une enfant. Elisa Shua Dusapin excelle à décrire l'ambivalence propre aux relations familiales, les cruels malentendus qui vont pourtant de pair avec un attachement profond. Elle dépeint l'intériorité de ses personnages grâce à une écriture dépouillée et plonge le lecteur dans une atmosphère empreinte d'une violence feutrée.

*Regarder- Serge Mestre

En 1933, à Leipzig, Gerta Pohorylle ne s’appelle pas encore Gerda Taro. Arrêtée à tort, la jeune juive de Galicie répond avec dédain à la brute nationale-socialiste qui l’interroge, laissant son esprit vagabonder vers ses deux amoureux du moment. Dans la cellule où elle est jetée, son aplomb et son élégance détonnent. D’abord méfiantes, ses codétenues sont vite conquises par la générosité et l’inaltérable joie de vivre de cette jeune fille si libre, audacieuse et séduisante.

La personnalité de la future photo-reporter est tout entière dans cette première scène, qui donne le ton du portrait tendre et résolument féministe qu’en cisèle Serge Mestre. Celle dont l’histoire a surtout retenu le tandem qu’elle a formé avec Robert Capa – à Paris où ils se sont rencontrés, puis pendant la guerre civile espagnole –, apparaît, sous la plume complice du romancier, comme une femme singulière, dont le talent, le panache et la modernité firent l’admiration de ses contemporains, parmi lesquels Aragon et José Bergamín.

cf aussi du même auteur : Ainadamar : la fontaine aux larmes (assassinat de Federico Garcia Lorca). Sur Gerda Taro : L’ombre d’une photographe de François Maspero

 

Prochaines lectures Méridiennes : 22 juin, 6 juillet