Lectures Méridiennes

C'était le 1er février 2014 à 10h

Une rançon de  David Malouf

Vingt-neuf siècles que l'épopée d'Homère, premier chef-d'œuvre de la littérature occidentale, nourrit autour de la mythique guerre de Troie nos appétits de violence et de merveilleux, de pouvoir et d'amour, d'hommes et de dieux. Appétits d'histoires aussi, sans fin racontées, dont nos imaginaires n'ont plus jamais pu faire le deuil. Et les séries télé d'aujourd'hui — dont les épisodes sont autant de « chants » — de remplacer les épiques récits guerriers d'antan... L'Australien David Malouf se rappelle ainsi que, en écoutant son institutrice lire l'Iliade en 1943 — il a 8 ans, son pays est en guerre —, il a été « anéanti » par la proximité des deux affrontements. Autour de Troie, comme à Brisbane, où il habite et où le général Mac­Arthur prépare la campagne du ­Pacifique. Soixante-dix plus tard, il revient aux origines et récrit à sa façon puissante et intimiste à la fois le chant qui clôt l'Iliade. Celui d'avant le massacre, celui des funérailles enfin célébrées du héros troyen Hector, fils de Priam et meurtrier de Patrocle, ami-amant-âme soeur du Grec Achille qui ne se remet pas de sa disparition, refusant de rendre le corps d'Hector à son père. Pour mieux punir encore l'assassin, Achille traîne des jours durant le cadavre derrière son char. Il reste miraculeusement intact. C'est que les dieux veillent, qui aiment le pieux Hector.

Dans Une rançon, David Malouf évacue les dieux. Chez Homère, ils ont l'idée de trésors contre un corps ; chez Malouf, Priam seul imagine l'échange. Son patronyme, Priam, soit « le prix payé », n'évoque-t-il pas déjà un échange que fit Hercule pour lui sauver la vie ? Sans doute le vieux roi s'est-il toujours lui-même senti « rançon », comme en sursis. Alors il part. Sur une modeste charrette avec un modeste charretier. Même si sa famille y voit un geste indigne d'un roi. Et, le temps du voyage, il découvre la nature, les sensations simples. Allant chercher son fils mort, il découvre la vie. Avec un amour si neuf pour les choses et les gens qu'il aura peu de mal, bientôt, à convaincre Achille...

Malouf s'insinue dans la légende pour nous en faire visiter les coins d'ombre. Les minuscules histoires de la grande Histoire, celles qui en donnent le mystère et la grâce, la fragilité et les tremblements. Ainsi, après les onze jours de deuil acceptés par Achille, la guerre reprendra. Le destin ne change pas. Mais bruisse de mille éclats que Malouf suggère admirablement, maniant le charme et la puissance de l'antique, dans des phrases si sobres et si dépouillées, au rythme si lancinant qu'elles en deviennent étonnamment modernes. Le saut dans un temps immobile, toujours même et toujours recommencé, temps de guerre, temps de mort et de renaissance, n'en est que plus envoûtant.

 

La cravate de Milena Michiko Flasar

Hiro et Tetsu sont sur un banc. Hiro et Tetsu sont tombés à l'eau depuis longtemps. Au creux du ventre anonyme et réconfortant d'un jardin public japonais, ils confrontent leurs solitudes dans ce livre poignant, en lévitation au-dessus de la honte et de la peur.

Le plus jeune, Hiro, a décroché du système scolaire, et perdu l'usage de la parole comme de l'ambition. Le parc est un point d'ancrage nouveau, où il peut « tomber de son imperceptibilité », après des jours passés dans le noir de sa chambre, à tenter d'oublier qu'il n'a pas su venir en aide à une camarade harcelée par toute la classe, et poussée à la disparition totale. Le plus âgé, Tetsu, est la version nipponne de Jean-Claude Romand, cet imposteur perdu qui feignit auprès de ses proches de travailler pour une organisation internationale, alors qu'il passait ses journées seul sur un parking, et dont Emmanuel Carrère tira son meilleur roman, L'Adversaire. Tetsu n'a pas dit à sa femme qu'il avait perdu son emploi, et somnole pendant ses heures de travail derrière son journal ouvert à la page des sports. La cravate du titre lui appartient, attribut du salaryman déchu de son statut de lien social, et sur le point de devenir nœud coulant suspendu à la potence.

 

Née de père autrichien et de mère japonaise, Milena Michiko Flasar signe là un premier roman très maîtrisé, sur l'amertume et la reconnaissance. En courts paragraphes, elle saisit les ondes électriques et caressantes qui s'échangent entre deux parias. Sous sa plume introspective, les silences sont chargés de bienveillance, et les paroles porteuses d'une humanité rare. Elle allume des petits feux à toutes les pages, appels au secours dénonçant les ravages d'une société qui broie ses ouailles, foyers de réconfort réchauffant les coeurs glacés. « Si j'avais. Si j'avais été. Rien n'est plus sinistre que le passé du conditionnel », lâche Hiro. Ce livre redonne un présent dense et régénérant à tous ceux qui ont trébuché un jour pour ne plus se relever.